Chaque année la librairie du musée invite un artiste contemporain à s’installer dans une vitrine de son espace.
En 2026, Zhuo Qi y présente une installation modulable intitulée J’ai mangé une assiette.
La série J’ai mangé une assiette (2015–2018), réalisée à en Chine, à Jingdezhen, interroge les relations entre le corps, la matière et les mécanismes de production de la trace. Par une intervention corporelle volontairement non conventionnelle, Zhuo Qi interrompt le processus normatif de fabrication céramique : alors que la terre est encore crue et en rotation sur le tour, l’artiste y imprime directement ses marques dentaires.
Ce geste constitue à la fois une intrusion physique et un acte pleinement conscient. Les dents cessent d’être de simples organes de mastication pour devenir un outil de tracé — un outil non tenu par la main, mais « porté » par la tête. Les empreintes produites déploient un rythme linéaire et gestuel évoquant la calligraphie, sans toutefois relever de l’écriture manuscrite. Il s’agit d’une forme de non-écriture, issue de la collision immédiate entre le corps et la matière en mouvement. Cette pratique instaure une condition d’anti-calligraphie, dans laquelle le corps devient médium plutôt qu’instrument d’exécution.
Après la cuisson, ces traces éphémères et irreproductibles sont soulignées et conservées par l’application de feuille d’or. L’or n’intervient pas ici comme ornement final, mais comme un acte de recouvrement, de réparation et de signalement : il accentue la visibilité des marques tout en instaurant une tension entre dissimulation et révélation. L’assiette, initialement conçue comme objet utilitaire, voit sa fonction suspendue et son statut osciller entre artefact, relique et sculpture.
Il convient de souligner que cette série ne relève pas d’un geste purement conceptuel ou radical. Elle est traversée par une dimension ludique et sensorielle assumée. L’artiste évoque lui-même l’impulsion initiale : face à la texture de la porcelaine, une envie instinctive d’y goûter — bien que l’expérience se révèle peu agréable. Loin d’affaiblir la portée de l’œuvre, cette déclaration révèle la coexistence du désir, de l’humour et de la réflexion critique au cœur du processus créatif.
Dans J’ai mangé une assiette, Zhuo Qi ne cherche pas à abolir l’incertitude par la maîtrise, mais à l’intégrer à la structure même de la fabrication. La création y apparaît comme une négociation intime entre le corps, la matière et le temps, renouvelant notre perception de la transformation, de la trace et de l’unicité de l’objet.
